Vieux, râleur et suicidaire – La vie selon Ove • Fredrik Backman

par Porteuse de Lanternes

Éditions Presse de la Cité, En man som hete Ove traduit du suédois par Laurence Mennerich, 2014, 343 pages

La couverture des éditions Washington Square Press déchire !

« Les gens disaient qu’Ove était aigri. Mais bon sang, il n’était pas aigri. C’est juste qu’il ne souriait pas sans arrêt. Mérite-t-on d’être traité en criminel pour cette simple raison ? Ce n’est pas l’avis d’Ove. »

***

Chaque matin depuis presque quarante ans, Ove se lève à six heures moins le quart. Après s’être préparé un café véritable, il entame sa tournée d’inspection du lotissement afin de s’assurer que tout est en ordre. Personne ne lui a confié la moindre mission, et Ove ne préside plus la copropriété depuis longtemps (à cause d’un « coup d’État » selon ses termes), mais sans lui il est certain que l’anarchie l’emporterait. Sa ronde terminée, les heures s’écoulent, monotones. Lui qui a travaillé dur toute sa vie sans jamais se plaindre ni manquer un seul jour, voilà que ses chefs l’ont encouragé à prendre une « retraite anticipée ». Que faire maintenant qu’il est devenu inutile ? D’autant que sa solitude lui pèse dans une société dont il ne comprend plus la langue. Sa vie n’était pas censée prendre cette tournure. Ove ne supporte plus sa situation ; il veut mourir. Mais comment y parvenir quand ses empotés de voisins n’ont aucune considération et viennent l’interrompre sans cesse ? Et ce fumier de chat errant, toujours fourré devant le pas de sa porte ! Vraiment, le destin a décidé de lui jouer de bien mauvais tours…

***

Ove a cinquante-neuf ans et roule en Saab. Quand quelqu’un lui déplaît, il a la manie de brandir l’index à la façon de l’agent de police qui pointe sa torche sur un cambrioleur.

Belle entrée en matière dans le roman

Rendons grâce à Fredrik Backman (l’auteur) pour sa prévenance envers le lecteur dès les premières lignes de son roman. Depuis ma rencontre avec l’odieuse Tatie Danielle, je me méfie des personnes d’un certain âge et j’aime savoir à qui j’ai à faire. Mais d’abord, penchons-nous sur ce titre un brin racoleur : « Vieux, râleur et suicidaire ». Et déjà je m’offusque du mot « vieux » ! Moi qui croyais suivre les aventures d’un homme de quatre-vingts ans, je me retrouve nez à nez avec ce monsieur qui n’en a même pas soixante ! Mais quel âge peut bien avoir l’auteur ? Question existentielle qui m’amène à une petite recherche Wikipédia et à un rapide calcul mental. Fredrik Backman a écrit ce livre à 31 ans. Hum ? Ils sont sévères ces trentenaires suédois, dis donc !

En tant que râleuse invétérée, c’est d’abord cet aspect du titre que je souhaitais éclaircir. Car croyez-moi, je suis passée experte en la matière, un vrai petit bonheur pour mon entourage ! Pour en revenir à Ove, la vie selon lui est une question de principes… comme respecter le stationnement à durée limitée par exemple. Il ne comprend pas que les gens puissent rouler avec des voitures étrangères (lui n’achète que des Saab), faire des emprunts ou dépendre des nouvelles technologies. Il a le sentiment de ne plus être en phase avec son temps face à cette génération de magouilleurs, de fainéants et d’incapables « qui aimeraient faire une pause toute la journée. » Eh oui, Ove est bel et bien un râleur ; il n’aime rien ni personne, même les chats. Non en fait, surtout pas les chats. Ils sont incapables de comprendre la notion de « propriété privée » (moi j’aime bien les chats, mais ça c’est pas important de le savoir). En ce qui concerne l’aspect « suicidaire », Ove est bien décidé à mourir mais chacune de ses tentatives est interrompue par l’arrivée inopinée d’un voisin. Qu’ont-ils tous à s’imposer dans sa routine ? Ne peuvent-ils pas le laisser mourir en paix ? Tous ces empotés ne savent plus rien réparer de leurs mains, et les voilà toujours prompts à lui demander des services… Surtout le lourdaud blond de la maison d’en face :

Il doit mesurer presque deux mètres. Ove éprouve une méfiance instinctive face aux gens de plus d’un mètre quatre-vingts. Selon son expérience, le sang ne monte pas jusqu’à leur cerveau. 

Ce roman scandinave aurait pu être une énième histoire sur un homme brisé qui reprend peu à peu goût à la vie grâce aux personnages secondaires hauts en couleurs. Eh bien oui… et non ! Enfin, simplifier ainsi ce roman serait comme l’extraire de sa substance. Certes, ce livre fait du bien, il est rempli de bons sentiments mais sa force réside dans la plume drôlatique de l’auteur. J’ai tellement ri en tournant les pages. Fredrik Backman manie l’humour avec beaucoup de talent et de finesse. Ses phrases prennent la forme de maximes redoutables (j’ai de quoi remplir un carnet de citations), chaque mot vise et sonne juste, les répétitions servent de ressort comique et les tournures sont habiles ; tout est extrêmement bien rythmé. Dans un style en apparence simple, l’auteur parvient à saisir des images instantanées, des représentations fortes et percutantes.

Ce passage me plaît bien, je le trouve très visuel. J’ai l’impression de lire l’extrait d’une page de scénario pour le cinéma avec des indications de « découpage » :

Ove regarde le chat. Le chat regarde Ove. Ove n’aime pas les chats, et les chats n’aiment pas Ove. Ove le sait parfaitement.

VS

L’auteur nous a même ménagé un petit suspense digne d’Alfred Hitchcock dans le premier chapitre. Notre héros taciturne veut acheter un ordinateur et il s’acharne sur un vendeur désemparé (et franchement, on le comprend le pauvre). La suite du récit nous fait remonter le temps * flashback * afin de comprendre les causes de cet instant fort déroutant. Pourquoi Ove voudrait-il se procurer du matériel informatique ? Lui qui voue une haine viscérale à toutes les nouvelles technologies ! Mais que se passe-t-il ?!

Avec sa logique implacable, ce « vieux, râleur et suicidaire » est un personnage d’une richesse incroyable, beaucoup plus humain qu’il n’y paraît. Le roman a réussi le pari de me faire aimer ce personnage, ce qui n’était pas gagné ! À de nombreuses reprises, Ove sort du « politiquement correct » à l’égard des malades, des étrangers, des personnes obèses, homosexuelles et pourtant le livre est rempli de bienveillance. Si l’humour est parfois grinçant, il n’est jamais vulgaire ni cruel. Personne n’est épargné, tout le monde en prend pour son grade. De même,  évoquer un sujet macabre comme le suicide et vouloir le tourner en dérision relève d’un pari risqué, et pourtant… ! Il faut bien admettre que toutes ces tentatives ratées finissent par avoir un effet comique. Rares sont les romans capables de vous tirer les zygomatiques et les larmes en même temps. Alors, si vous êtes déprimé, triste ou en colère contre cette société sans queue ni tête, Ove vous redonnera foi en l’humanité, je vous le garantie !


Le sachiez-tu ? : le roman a été adapté au cinéma en 2015 par Hannes Holm sous le titre « Mr. Ove » et il a même été nommé à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. En 2017, un remake américain est annoncé, avec Tom Hanks en tête d’affiche. Depuis, pas d’informations !

S’abonner
Notifier de
guest

0 Commentaires
Inline Feedbacks
Voir tous les commentaires