Rivage de la colère • Caroline Laurent

par Porteuse de Lanternes

Éditions Les Escales, 2020, 256 pages (Coll. Domaine français)

QUAND FICTION ET FAITS RÉELS S’ENTREMÊLENT POUR RÉCLAMER JUSTICE

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Septembre 2018. Joséphin poursuit le combat de sa mère afin de renverser l’ordre établi en réclamant la fin du colonialisme britannique en Afrique.

Mars 1967. Au nord de l’Océan Indien, les Chagos est un archipel rattaché à la colonie britannique de Maurice. Sur l’île de Diego Garcia, Marie-Pierre Ladouceur vit pieds nus, libre, en harmonie avec ce paradis terrestre teinté d’or et de blancheur. Qu’elle fende les cocos ou abatte sa pique entre les rochers… tous ses gestes font partie d’une mémoire insulaire transmise depuis des générations. Chaque fois qu’un cargo fait halte, la jeune femme accourt pour admirer les denrées et les étrangers venus de loin. C’est ainsi qu’elle succombe au charme de Gabriel Neymorin, un Mauricien fraîchement débarqué sur l’île pour seconder l’administrateur colonial de l’île. Malgré leurs différences, ils vont s’aimer passionnément.

Quelques mois plus tard, Maurice accède à l’indépendance après 157 ans de présence coloniale britannique. Mais la joie est de courte durée. Gabriel apprend dans un document tenu secret que le résultat de ce référendum était conditionné au « détachement » de l’archipel des Chagos pour constituer le Territoire britannique de l’Océan Indien (dit le BIOT). Il découvre également que les États-Unis s’intéressent à Diego Garcia et à sa position stratégique pour implanter une base militaire. Les américains ont même signé un accord avec le Royaume-Uni afin de louer cette île pour cinquante ans (avec possible reconduction du bail pendant vingt ans). Cette décision prise, le gouvernement britannique entreprend d’expulser progressivement les familles autochtones de l’archipel.

Gabriel est pris dans un ultimatum – tiraillé entre deux loyautés – qui l’incite à ne rien révéler à Marie-Pierre. Peu à peu, le quotidien paisible de la jeune femme bascule. Pourquoi sa sœur ne rentre-t-elle pas de voyage ? Et pourquoi Gabriel lui déconseille-t-il de quitter l’île pour partir à sa recherche ? Et puis vient ce jour où des soldats britanniques sont envoyés à Diego Garcia pour déporter les derniers habitants de l’île par cargo.

Les ordres sont les ordres. Vous avez une heure pour rassembler quelques affaires. Pas de meubles, pas de choses encombrantes. Le strict minimum. Une heure ! 

 

Partir ? Quitter l’île ? Mais pour aller où ? Pour faire quoi ?

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LUMIÈRE SUR MON RESSENTI…

Rivage de la colère révèle un pan passablement méconnu de la décolonisation africaine. Qui connaît l’existence des Chagos et leur position géographique près de l’île Maurice ? Peut-être le BIOT British Indian Ocean Territory évoque-t-il vaguement quelques notions puisées dans les livres d’histoire ? Et encore… Une chose est sûre, ce roman ne laisse pas indifférent, son récit est un cri puissant et plein de colère contre une justice qui nie – et continue de nier – l’humanité d’un peuple. Comme le précise Caroline Laurent dans sa postface « C’est une histoire que me racontait ma mère. Pas un conte pour enfants ni une fable, non, une histoire vraie, qu’elle grattait de temps en temps comme une vilaine plaie. […] L’enfant devine un secret. Perçoit la colère. En grandissant, les contours se précisent, les traits s’affirment jusqu’à devenir parfaitement nets : ce secret, c’est celui d’une souffrance. D’un arrachement. Une fille ne laisse pas sa mère souffrir. Alors elle écrit. » Et il faut bien avouer que par l’intermédiaire de sa plume bien affûtée, l’auteur parvient à nous transmettre sa colère et à nous faire ressentir la souffrance humaine.

Comment ne pas se sentir indigné et révolté par l’histoire de ces chagossiens déportés de leur archipel par les britanniques pour créer une base aéronavale américaine ? Et surtout, pourquoi faut-il attendre 2019 pour que l’ONU adopte une résolution « non contraignante » commandant enfin au Royaume-Uni de rétrocéder l’archipel à la République Mauricienne ? De surcroît, pourquoi ces décisions ne sont-elles pas suivies d’effet ? A l’heure actuelle, les chagossiens devenus des apatrides ne peuvent toujours pas retourner sur leur île.

Forcément, j’ai cherché la position de l’archipel sur une carte. Etiez-vous au courant de son existence ?

Pour témoigner, Caroline Laurent fait le choix de la fiction ; en se mettant au service de la narration, l’auteur plonge son lecteur directement au cœur des événements historiques pour mieux en saisir l’envergure. Rivage de la colère commence en premier lieu par une histoire d’amour impossible entre la chagossienne Marie-Pierre Ladouceur et le mauricien Gabriel Neymorin, venu d’une famille bourgeoise. Tous les personnages décrits dans le livre s’avèrent extrêmement poignants, à commencer par l’héroïne, incarnation de la vie et de la liberté. Un bonheur simple qui sera de courte durée car son expulsion de l’île marquera la perte de tous ses biens, de son travail, de sa culture et de son identité. Cet exil et ce qui s’ensuivra enlèveront toute dignité humaine à ce peuple. Les conditions de vie misérable pendant et après la déportation sont retranscrites avec une précision quasi documentaire.

A la frontière du roman historique, social, politique et de la romance, Rivage de la colère reprend les codes de la tragédie classique, notamment avec cette notion de fatalité, de destin auxquels les personnages ne peuvent échapper. La construction de l’intrigue est minutieuse et parfaitement maîtrisée ; la voix de Joséphin – le fils de Marie-Pierre – vient se mêler à la narration. Sa vie est dévouée à la lutte pour retrouver un pays volé ; les pensées de Joséphin à l’ouverture de ce procès à la Cour internationale de justice rythment le récit et permettent de poser les mots juste sur des décennies de souffrance et d’injustice. Pourtant, ce roman n’est pas fait uniquement de colère, même dans cet avenir incertain, il est également traversé par l’espoir qu’un jour les chagossiens puissent retrouver leur île et, avec elle, leur identité. Que David finisse par l’emporter sur Goliath.

Encore une fois, la littérature comme vecteur pour aider à façonner les mentalités et faire évoluer le lecteur dans sa conception morale du monde. Comme l’écrit si justement Caroline Laurent dans sa postface : « Je sais bien qu’aucun livre n’a le pouvoir de renverser le monde. Mais on a déjà vu l’opinion transformer le cours de l’histoire. »

La justice ne vient pas des lois ni des États. Elle vient seulement des hommes, parfois.

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