Momo • Jonathan Garnier, Rony Hotin

par Porteuse de Lanternes

Tomes 1 & 2, Éditions Casterman, 2017

SAVOUREUSE MADELEINE DE PROUST

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Momo est une petite fille de cinq ans à la tignasse hirsute qui vit avec sa grand-mère sur la côte normande parce que son père est parti en mer à cause de son travail. De temps en temps, toutes deux observent la jetée dans l’espoir d’apercevoir le bateau du papa mais les semaines s’écoulent sans nouvelles. Pour dissiper son chagrin, mamy est bien décidée à ne pas laisser sa petite-fille s’ennuyer : elle l’envoie acheter du poisson au gros homme bourru, « plucher » les petits pois ou encore ramasser les pommes de terre (« les patates, les patates, c’est les patates !»). Alors qu’elle poursuit le chat, Momo passe à travers le grillage du jardin et aperçoit trois enfants absorbés à jouer dans la clairière. Lorsqu’elle s’incruste auprès d’eux, le ton monte et Momo frappe le chef de la bande. Elle préfère suivre l’adolescente Françoise, parce que « quand elle sera grande, elle sera comme elle ! » Et mamy qui voudrait bien qu’elle se fasse des amis de son âge, quelle chipie cette Momo…

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LUMIÈRE SUR MON RESSENTI…

Je me souviendrai longtemps des mots du libraire lorsque je lui ai tendu mes deux trésors dénichés au fond d’une étagère intitulée « coups de coeur » : « Quand les enfants déambulent dans les rayons, je les préviens qu’ils peuvent toucher à tout mais pas à Momo. Après tout, ils ont l’embarras du choix en livres jeunesse. Mais cette bande dessinée est réservée aux adultes, pour qu’ils puissent retourner en enfance. » Je crois qu’il m’a suffi de ces simples paroles pour tomber sous le charme de ce petit bijou graphique.

Mais évidemment, il y a aussi la couverture qui compte, toujours… Cette gamine a la mine déconfite, que j’ai d’abord confondu avec un garçon, nous fait face, les mains crispées sur la bandoulière de son sac banane, les pieds resserrés dans ses petites bottes du bord de mer… Figée dans l’attitude du sujet pris sous l’objectif de l’appareil photo. Comment passer à côté de ces résonances japonaises partout dans le dessin et jusque dans le titre « Momo » ? Ce cadre à hauteur d’enfant m’évoque les plans tatami de Yasujirō Ozu ou encore ceux dans Miraï, ma petite sœur de Mamoru Hosoda. Et surtout, la présence de cette lumière solaire filtrée à travers les feuilles des arbres, si poétique et magique au milieu de ces aplats de couleur. Il existe un terme japonais pour désigner ce joli phénomène : komorebi. En fait, avant même d’avoir lu ce drôle d’objet à la frontière de la bande dessinée et du manga, j’étais mue par cette intuition inébranlable : j’allais aimer ces deux tomes, infiniment, intensément. Quelle fierté de les intégrer à ma bibliothèque personnelle !

Je pourrais lire et re-lire Momo inlassablement, mes yeux ne cesseraient de s’illuminer au fil des pages (en plus le papier glacé sent bon). Mais pourquoi ? C’est aussi difficile à expliquer que lorsqu’il m’arrive d’aimer une chanson sans en comprendre les paroles ou encore de m’émouvoir par un tableau sans en avoir saisi le sens. Momo a pour objet la banalité du quotidien dans un village de pêcheur en Normandie au début des années 90 (l’ère du Club Dorothée). Mais finalement, l’histoire de Momo est intemporelle et universelle, à la base elle devait même s’ancrer au Japon. Ode à l’enfance et aux relations familiales, les personnages sont si authentiques qu’ils donnent l’impression d’être réels. Je me suis tellement immergée dans ce petit village que j’arrivais même à entendre la voix de Momo, sa façon maladroite de s’exprimer. J’ai retrouvé des similitudes avec les mangas de Jirô Taniguchi (Journal de mon père, Quartier lointain) – sans l’aspect fantastique – avec cette nostalgie de l’enfance, cette simplicité de la vie à la campagne et l’importance des petits riens.

La bande dessinée de Jonathan Garnier et Rony Hotin est truffée de références. Elles sont d’ailleurs mentionnées à la fin du livre. Pourtant, celles qui me sautent aux yeux, même si elles ne sont pas citées, ce sont les influences aux films d’Isao Takahata et d’Hayao Miyazaki. Momo réussit à combiner parfaitement l’univers de ces deux réalisateurs. C’est si bien réussi que j’ai eu l’impression de me replonger dans une œuvre du studio Ghibli (oui, oui, rien que ça !). L’histoire parvient à entremêler l’univers de Ponyo sur la falaise à celui très réaliste du Tombeau des Lucioles, avec la problématique – entre autre – autour de l’absence, celle d’attendre le retour d’un père parti au loin. La relation filiale entre la mamy et sa petite-fille rappelle aussi celle d’Heidi et son grand-père, toute pleine de douceur, de tendresse et de pudeur. Avec cette gamine espiègle bourrée d’énergie, les auteurs parviennent à redessiner la nostalgie de l’enfance ; ses émerveillements, ses découvertes, ses peines et ses joies avec des réflexions pertinentes sur la solitude. Comme dans les mangas catégorisés « Tranche de vie », certains moments sont durs au point de vous lacérer le cœur (mais genre vraiment durs), d’autres plus propices au rire (la séquence chez le coiffeur, j’en ris encore à sa simple évocation). En supplément, nous avons même quelques pages du journal intime d’un des personnages, un peu à la façon des Carnets de Cerise.

Vous l’aurez compris, Momo ce sont des bulles d’émotion et de fraîcheur qui scintillent et pétillent au fond du cœur. La collaboration entre Jonathan Garnier à l’écriture et Rony Hotin au dessin fonctionne à merveille. Comme dirait un célèbre adage : « Un adulte créatif est un enfant qui a survécu ». L’expérience de Rony Hotin dans le cinéma d’animation se ressent dans l’enchaînement des cases, leurs formes arrondies un peu comme dans un film super 8 (ça donne un côté rétro très agréable) et surtout dans le mouvement et le « cadrage » de chaque vignette. Lorsque j’ai refermé la dernière page, il m’a fallu un certain temps pour revenir à la réalité, un peu comme si j’attendais l’éclairage de la salle pour sortir… je percevais encore le cri des mouettes, l’odeur iodée de l’air marin. Vraiment quelle perle ce petit objet hybride capable de nous replonger à l’âge de l’enfance afin de nous montrer qu’il est possible de nous épanouir à notre façon grâce aux êtres chers qui nous entourent 💖

Comme dans Breath of the Wild, j’ai listé quelques ingrédients pour concocter ce petit miracle. Ajoutons à cette mixture l’agent chimique X… C’est ainsi que naquit « Super Momo » !
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