L’Oncle Silas • Joseph Sheridan Le Fanu

par Porteuse de Lanternes

Éditions NéO, Uncle Silas traduit de l’anglais (Irlande) par Marie-Thérèse Blanc, 1864, 248 pages, (Coll. NéO/Plus/Fantastique)

UN PRÉCURSEUR AU THRILLER HORRIFIQUE 

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Mathilde Ruthyn a dix-sept ans et vit recluse avec son père, un riche propriétaire anglais à l’humeur taciturne et austère. Ce dernier décide d’engager une institutrice française, Madame de la Rougière – aussi appelée Madame – afin d’achever l’éducation de sa fille. Mais cette femme au comportement étrange et menaçant va très vite inspirer de la terreur à Mathilde. A la mort de son père, elle est contrainte de quitter la demeure ancestrale et de rejoindre son oncle Silas, devenu son tuteur. La jeune fille a toujours rêvé de rencontrer cet homme à la personnalité énigmatique.  Avant son départ au château de Bartram-Haugh dans le Derbyshire, elle apprend que Silas était autrefois soupçonné d’un meurtre qui n’a jamais été prouvé. La tutelle de Mathilde est l’occasion de réparer l’injustice faite à cet oncle devenu un vieillard pauvre, souffreteux et isolé. Elle qui commence à peine son apprentissage de la vie, doit-elle faire confiance à ce tuteur plein de bonté ou est-il le monstre infâme tant décrié ?

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LUMIÈRE SUR MON RESSENTI…

Quel esprit romanesque ne s’est jamais exalté à la vision d’un vieux manoir abandonné dans une nature sauvage ? Qui ne s’est jamais pris à trembler à la perception d’ombres furtives et de grincements une nuit de tempête ? A certains égards, je me suis toujours sentie des affinités avec Catherine Morland, l’héroïne de Jane Austen dans Northanger Abbey. Je partage avec elle cette appétence pour les lectures propres à faire de nous des aventurières un peu fantasques. C’est ce goût du mystère, sans doute, qui m’a orientée vers un auteur irlandais très peu connu en France : Joseph Sheridan Le Fanu. J’ai lu que cet écrivain entretenait une correspondance avec Edgar Allan Poe et qu’ils s’étaient inspirés de leurs romans et nouvelles mutuels pour écrire certains de leurs textes. Le moins que je puisse dire, c’est que L’oncle Silas est un roman qui a su échauffer mon imagination avant même sa lecture : le livre n’est plus édité et l’unique exemplaire dans les bibliothèques de la Ville de Paris se trouve à la réserve centrale. Quelle aventure !

Bien que L’oncle Silas ait été écrit un siècle après Le Château d’Otrante d’Horace Walpole, il possède toutes les caractéristiques du roman gothique : un univers étrange où se mêlent château délabré, longs corridors et pièces secrètes dans une atmosphère angoissante et inquiétante. Mais si le décor s’inscrit dans le genre, l’intrigue est quant à elle dépourvue d’éléments fantastiques. La véritable menace, ce ne sont pas les spectres, mais la perversité humaine. Je trouve pour ma part la cruauté des hommes plus redoutable que les éléments surnaturels. Je dirais que le roman est avant tout basé sur un suspense digne d’un film d’Alfred Hitchcock et qui va crescendo jusqu’à son dénouement. Guillermo Del Toro a raconté s’être inspiré du livre pour son film Crimson Peak.

La singularité du roman de Le Fanu c’est cette ambiguïté à jouer sur l’illusion et le réel. A travers le personnage du père de Mathilde, l’auteur fait des allusions à la pensée de Swedenborg qui veut que tout objet réel corresponde à un double spirituel. Les vivants seraient le miroir du monde des morts. Cette théorie parcourt tout le livre. D’autant que le récit est conté du point de vue de Mathilde (Maud en V.O.) et qu’elle se laisse souvent abusée par des peurs superstitieuses. Elle est persuadée que la bibliothèque de sa vieille maison est hantée par « l’Homme à la torche » ou encore par une ancêtre qui traîne la nuit ses jupes de soie. Le Fanu parvient avec son écriture à créer une ambiance fantastique. J’ai trouvé toutes les descriptions de Madame de la Rougière particulièrement effrayantes :

Je contemplais cette figure épouvantable, qui, le bras levé, les traits encore durcis par l’ombre violente que projetait sur eux la bougie enflammée, ressemblait à quelque sorcière attendant l’effet d’une incantation.

Cette femme m’a vraiment fait penser à la gouvernante, Mrs. Danvers dans Rebecca. J’aime énormément les romans de Daphné du Maurier et j’ai trouvé de véritables similitudes entre ses récits et L’oncle Silas. Dans le livre de Le Fanu, tout est ambivalence : quelles sont les véritables intentions de Silas ? Est-il aussi bienveillant qu’il le laisse paraître ? Ces questions et ces doutes ne sont pas sans rappeler ceux de Ma Cousine Rachel, roman à l’atmosphère gothique.

Malgré toutes ses qualités, il apparaît que le roman est vraiment ancré dans son époque et que ce qui pouvait effrayer le lecteur du XIXe siècle pourra amuser celui d’aujourd’hui. L’héroïne est une jeune ingénue qui manque à ce point de jugement qu’il n’est pas difficile d’anticiper les événements à sa place. Elle est une proie toute désignée qui pourra faire sourire, voire même agacer par moments. Aujourd’hui les « ficelles » sont rabâchées, l’intrigue pourra sembler simpliste. Mais Joseph Sheridan Le Fanu a un talent singulier pour créer une ambiance oppressante. Son œuvre mérite à être connue car elle a incontestablement influencé le « thriller » moderne.

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