Calame, tome 2 : Les Deux Royaumes • Paul Beorn

par Porteuse de Lanternes

Éditions Bragelonne, 2021, 504 pages

🔎 AVANT-PROPOS…

⛔  Depuis que j’ai débuté mes leçons de conduite, je suis un peu déphasée… mille excuses… Ce sens interdit pour vous empêcher d’avancer plus loin si vous n’avez pas lu le premier tome. Dans ce cas, je vous invite à vous téléporter d’un simple clic sur la chronique de Calame, tome 1 : Les deux visages où je vous fais part de toute mon adoration pour cette pépite, sans risque de spoiler. De même, je vous conseille de reprendre la lecture au tout début si vous n’avez plus tous les éléments en mémoire car cette suite poursuit l’histoire sans préambule.


DÉFENDRE SES DROITS, CHANGER LES LOIS

***

Grâce à ses pouvoirs de mindaran et à la magie du calame, Maura est parvenue à transformer sa créature en un véritable dragon. Les armées ne peuvent plus approcher la capitale sans craindre d’êtres brûlées vives. Désormais, la jeune femme peut se libérer de sa cellule à volonté et elle a maintenant une certitude : Darran Dahl est vivant. Son père est prisonnier avec ses compagnons dans la forteresse de Frankand sous une fausse identité. Pas question de fuir sans lui ! Le conteur Jean d’Arterac poursuit ses retranscriptions pour faire entendre la légende de Darran Dahl au royaume entier. Le vieil homme tente de façon subsidiaire d’obtenir des informations sur sa fille Hélène, retenue prisonnière par le Roi Lumière afin de s’assurer sa fidélité. Sans le savoir, Maura et Jean d’Arterac fomentent tous deux l’évasion d’un proche ; mais avant cela, ils doivent continuer la légende. La jeune fille raconte les batailles successives, sa terreur inspirée par un maître des âmes et l’édification de Darran en « guerrier infaillible ». Alors que le récit touche à sa fin, la menace du présent les rattrape. Les dernières rebelles profitent de la panique engendrée par le dragon pour assiéger la forteresse et libérer leurs camarades. La bataille n’est pas encore terminée ! Reste-t-il encore une chance – même infime – de vaincre le Roi Lumière ?

J’adore la scène d’ouverture avec Grantë, devenu une petite terreur !

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LUMIÈRE SUR MON RESSENTI…

Oui, fit la jeune fille, j’ai encore tant de choses à vous dire. Comment j’ai retrouvé ma mère. Comment nous avons vaincu trois armées. Et comment j’ai vu naître un dieu… 

Calame, tome 1 : Les deux visages s’achevait sur ces trois promesses de Maura, laissant le lecteur sur sa faim, avide de connaître la suite de l’histoire, à l’image du conteur Jean d’Arterac. Dans mon esprit, ces mots résonnaient comme un doux serment : celui d’une conclusion dense, remplie d’actions et de révélations avec la vérité à la clé, symbole de liberté. J’étais rassurée, d’autant que Maura ne peut pas mentir au conteur, capable de distinguer le vrai du faux. En revanche, je ne m’attendais pas à découvrir un récit encore plus fabuleux que dans mon imagination ! C’est bien simple, pour éviter de dévorer ce roman d’une traite, je devais me montrer aussi forte que Darran Dahl reclus au fond de son puits pour lutter contre l’appel du calame. Moi aussi, je luttais à ma manière pour savourer ce deuxième tome magistral.

Si la suite est aussi réussie, c’est parce que l’auteur parvient à exploiter et à approfondir tous les éléments mis en place dans le tome précédent ; je n’ai pas trouvé la moindre fioriture dans le récit, ni digressions, ni ajouts inutiles. Au contraire, il est clair que l’auteur suit une construction minutieuse et réfléchie, aux ressorts extrêmement bien maîtrisés. C’est plaisant à lire car l’ensemble donne l’impression d’une machine bien huilée. Les retours dans le passé sont devenus progressivement des énigmes à résoudre où le conteur devient enquêteur et tente de reconstituer les pièces manquantes pour écrire la légende de Darran Dahl. L’intrigue du présent, quant à elle, prend peu à peu l’ascendant sur les témoignages sous la forme d’un huit-clos. J’adore les situations impossibles et désespérées dans lesquelles les personnages doivent user d’astuces et de stratagèmes pour s’en sortir. En cela, le personnage de Maura est remarquable ; par les épreuves qu’elle traverse, elle me fait penser à d’Artagnan, passant du jeune héros courageux et insouciant dans Les Trois Mousquetaires à un adulte mature et astucieux dans la suite de ses aventures. L’évolution de Maura se ressent, et – merdasse – quel personnage incroyable !

Darran Dahl est peut-être la figure de proue de votre mouvement, mais la vérité, c’est que les fantômes vous doivent beaucoup, à vous. Oui, Maura de Kenmare, je connais tous vos petits secrets. Vous êtes remarquable, et maintenant, vous êtes remarquée.

Les complots, intrigues politiques et luttes intestines pour le pouvoir se font plus intenses dans cette partie de l’histoire et nous révèlent la puissance conférée par le calame, cette magie basée sur l’influence exercée par les âmes, sur la force de leurs croyances. Si nous ne faisions qu’effleurer les potentialités de ce pouvoir auparavant, cette fois-ci nous entrons au cœur de cette magie et nous réalisons l’ampleur de sa puissance. Capable de devenir une arme aussi bien qu’un outil, elle engendre manipulations et trahisons. C’est absolument sidérant et passionnant ! La comparaison pourra sans doute paraître étrange mais dans la façon d’explorer toutes les possibilités de cette magie, d’en chercher les limites, les failles, je n’avais pas ressenti une telle satisfaction depuis la lecture de mon manga favori, Fullmetal Alchemist. Dans le dénouement, j’ai éprouvé ce même sentiment de « complétude », que ce soit pour l’alchimie ou le calame, en cherchant à jouer avec ce pouvoir mais aussi à le déjouer. Et je dois dire que dans les deux cas, j’ai été bluffée par l’issue finale qui semble pourtant si évidente une fois les pages tournées. Ce fameux « Ah mais oui, bien sûr, j’aurais dû y penser… ! »

Enfin, les thèmes évoqués sont toujours aussi bien exploités, cherchant en même temps à stigmatiser les injustices et les travers de notre propre époque. L’égalité entre les hommes et les femmes reste une question centrale. Le premier tome se concentrait surtout sur la condition des femmes, considérées comme des objets. Dans ce second tome, nous apprenons à connaître les panthères, ce groupe de femmes rebelles qui se revendiquent libres en se vengeant de tous les hommes. En réalité, leurs actes et leur mentalité sont le miroir des violences que certains hommes leur ont infligé. Certaines femmes ne valent pas mieux. Lorsque Maura rencontre leur dirigeante pour la première fois, la princesse Véra, cette dernière lui demande :

– Et que penses-tu des hommes qui oppriment les femmes ? Qui les violentent, les soumettent et les exploitent ? Qui détruisent leurs talents, nient leurs réussites et ruinent leur avenir ?

– Tous ceux qui exploitent les autres…, ai-je commencé. Tous ceux-là devraient être punis.

Ma réponse a semblé les satisfaire. Il faut dire que je n’avais pas précisé que pour moi, homme ou femme, cela ne faisait aucune différence – et qu’elles faisaient partie de ces gens qui en exploitaient d’autres. Crever les yeux d’un soigneur et le traiter comme un esclave, ce n’était pas de l’exploitation ? À le regarder recroquevillé sur lui-même, j’avais de la pitié pour lui.

Paul Beorn cherche à montrer qu’au-delà d’un groupe, il y a des individus en constante évolution. L’histoire s’étoffe et se complexifie par les dissensions formées au sein d’un même camp. J’avais déjà évoqué ce principe de dualité dans ma chronique du tome 1, mais encore une fois, nous sommes sur des forces qui s’unissent et s’opposent : l’individu et le groupe, l’absolutisme et l’égalitarisme…

Si je devais émettre une réserve – d’accord, je pinaille -, elle porte sur Darran Dahl, seul personnage à ne pas avoir évolué durant cette guerre civile. Cet homme désabusé – sorte de général Maximus dans Gladiator – est si profondément déçu et anéanti par son passé qu’à aucun moment il n’essaie de se relever. J’avais pensé que sa relation avec Maura serait plus forte, qu’elle serait un motif pour se battre, qu’importe l’identité de sa fille. Et jusqu’au bout, j’étais cramponnée – telle une moule à son rocher – à l’idée d’une révélation qui surgirait d’elle-même, apparaissant comme une évidence. C’est ma faute aussi, je m’abreuve trop de films Disney…

Le moment tant attendu… Viendra ou viendra pas ?

Qu’importe, ce diptyque est épique, bouleversant, intelligent… une merveille de fantasy ! L’univers est foisonnant, il y a tant à dire, tant de détails qui forment un tout si cohérent… Le royaume de Veronao aux résonances shakespeariennes, cette fin sublime dans l’esprit de L’Assassin Royal de Robin Hobb, ou encore cette scène suspendue dans le temps au cœur d’une caverne, digne de Bilbo le Hobbit. Quelle immense joie d’avoir découvert cette épopée magique ! Même si ma force de persuasion n’égale en rien celle de Jean d’Arterac, je vous garantie un des plus beaux bijoux de la fantasy française. Ce diptyque fait désormais partie de mes titres préférés chez l’éditeur Bragelonne, aux côtés des Salauds Gentilshommes. Alors, foncez !

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Cold_HaiKu
Cold_HaiKu
4 mois

Vraiment hâte de le lire, je viens de finir le premier tome que j’ai adoré, mais j’ai du mal à le trouver en librairie alentours pour le moment…avant de passer par vente en ligne, mais stupidement impatient des délais à rallonge annoncés pour l’instant :/ Merci pour cette chronique percutante (tiens et d’ailleurs, j’ai également les salauds gentilhommes qui attend d’être lu faute de temps !)

Cold_HaiKu
Cold_HaiKu
4 mois

Merci de ta réponse, et surtout du tuyau pour le site Place des Libraires que je ne connaissais pas ! J’aurais adoré pouvoir continuer l’épopée dès ce week end avant de me relancer dans un autre univers :/…eh bien ça attendra un petit peu, à mon grand regret !